Cameroun : Révélations du Commissaire Jean Fochivé sur le Coup d’Etat manqué du 6 avril 1984 :: Cameroon

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C’est ‘’la sélection littéraire du week-end’’ de Mohamadou Houmfa, le journaliste camerounais de la Voix de l’Amérique dont voici un extrait du livre flanqué de la mention « Top Secret »(photo) écrit par Frédéric Fonkam sur l’ancien patron de la police camerounaise sous les présidents Ahmadou Babatoura Ahidjo et Paul Biya :

« Je fus quand même surpris par la tentative du coup d’Etat du 06 avril 1984 parce que, n’ayant pas eu le feed-back de mon rapport, je m’étais dit que le chef de l’Etat avait certainement dû prendre d’autres dispositions et qu’il n’était pas obligé de m’en parler. Plus tard, je découvris que non seulement mon rapport ne lui était pas parvenu, mais qu’il était resté sous pli fermé au secrétariat général. C’est d’ailleurs cela qui me sauva la vie.

Quand tonnèrent les premiers coups de canon en cette matinée du 6 avril 1984, je parvins à sortir furtivement de mon domicile et allai me réfugier chez un ami expatrié. Je réussis à joindre le président de la République et le mis au courant de ce qui se passait. Je fus vraiment surpris par son attitude. Il était plutôt très calme et s’inquiéta beaucoup plus pour « les Camerounais qui allaient perdre la vie dans cette affaire ». Il se proposa même de sortir et de se rendre aux mutins, afin d’arrêter le massacre.

Je parvins, non sans peine à le dissuader et réussis même à le convaincre d’utiliser le dispositif prévu à cet effet. La résistance de la garde présidentielle permit aux militaires loyalistes de s’organiser et de passer à la contre-offensive. Nous échappâmes ce jour au premier coup d’Etat de l’histoire du Cameroun. Les institutions républicaines avaient survécu mais les militaires étaient devenus les maitres. Ils se mirent à traquer et à massacrer tous ceux qui étaient soupçonnés d’avoir de près ou de loin participé au coup d’Etat manqué. Tout bascula vers un règlement de comptes à coloration tribale.

Ils vinrent m’arrêter à mon bureau, me mirent des menottes et m’amenèrent à leur quartier général. Ils n’avaient, disaient-ils, rien de concret contre moi, mais essayaient de se convaincre, qu’il était logiquement impossible, de l’avis du colonel Asso’o Emane – qui avait travaillé avec moi auparavant et dont j’avais activement contribué à la fulgurante ascension – qu’un tel coup se fut préparé à l’insu de mes services. Je leur fis comprendre que j’étais de leur avis et tentai de me disculper en leur montrant la copie de mon rapport que j’avais pris le soin d’emporter. Ils me dirent que pour un homme comme moi, c’était faire preuve de trop de légèreté devant une situation aussi grave.

Je changeai de système de défense et essayai à leur démontrer que j’aurais plus perdu que gagné si ce coup avait réussi. C’était un argument de poids, mails ils m’inculpèrent quand même pour « complicité involontaire et irresponsabilité ». J’allais donc être traduit devant le tribunal militaire où je savais que je n’avais aucune chance de m’en sortir. Les militaires tenaient là l’occasion unique de se débarrasser de moi, bénéficiant même de l’appui de certains hauts cadres de la police. Il fallait que je disparaisse.

Je ne dus mon salut qu’à l’intervention rapide et très rigoureuse du Chef de l’Etat. Il fit preuve de beaucoup d’autorité pour faire rentrer les militaires dans les casernes. Il faut avouer que mon cas n’était pas unique ; des cadres civils et militaires originaires du nord dont l’implication effective dans le coup n’avait pas pu être prouvée, ou du moins pas encore, étaient incarcérés dans la prison civile de « Kondengui » et vivaient les affres de la proximité d’une mort que les bourreaux voulaient lente. Aspergés tous les matins d’un liquide prurigineux, ils se désaltéraient le soir avec les urines de certains colonels pervers.

Le président de la République fut fortement déçu par le comportement des officiers supérieurs qu’il avait pourtant auréolés de toutes les vertus après la victoire des militaires sur les insurgés. Cette situation que nous réussîmes tant bien que mal à contrôler influencera plus tard la vie politique camerounaise, car, M. Biya perçut comme un signe prémonitoire des risques de la démocratisation précipitée de la société camerounaise.

Surtout quand, quelques mois plus tard il fut, sous la pression de certains officiers supérieurs soutenus par mes adversaires politiques, obligé de me relever de mes fonctions, après avoir vainement essayé de me convaincre d’accepter un poste d’ambassadeur… »

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