Cemac : Le Pr Avom Désiré explique comment « Réussir la réforme de la Zone Franc africaine »

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Par l’enseignant d’économie de l’Université de Dschang au Cameroun, publié dans le journal spécialisé Business Today

La Zone Franc (ZF) est une expérience de coopération monétaire ancienne, puisqu’elle existe depuis plus de 70 ans, entre la France et quinze pays africains, dont quatorze sont ses ex-colonies ayant, pour la plupart, acquis leur indépendance au cours des années 1960. Depuis quelques années, et de manière récurrente, elle est, de plus en plus contestée. Le débat fortement contrôlé jusqu’au début des années 2000, donnant l’impression qu’il était strictement interdit pour reprendre Jean Paul Fitoussi, échappe désormais aux milieux académiques, cercle politique et emballe toutes les composantes de la société.

Celui-ci a été rendu possible grâce à la liberté d’expression progressivement retrouvée  par les populations des pays de la ZF, à la faveur du vent de démocratisation insufflé à la Baule en France à partir

des années 1990. Facilité, puis amplifié par l’usage des réseaux sociaux, ce débat suscite des prises de parole parfois excessives, souvent caricaturales et des comportements répréhensibles, donnant l’impression que cette coopération est, à elle seule, à l’origine de tous les  maux qui minent les pays concernés, et qu’une sortie par exemple, à tout prix les résoudrait comme par enchantement.

La France semble avoir pris acte de cette volonté d’émancipation, en admettant explicitement qu’une réforme, même la plus audacieuse, menée de manière équilibrée, conduirait mieux qu’aujourd’hui à un jeu

à somme positive, c’est-à-dire susceptible selon Dominique Strauss Kahn de bénéficier à tous les acteurs. Cette évolution, de plus en plus inéluctable, apparaît d’autant plus nécessaire qu’elle permettrait d’anticiper sur la possible accélération des événements nourris par les fragilités sociales, nids du populisme contemporain.

Mais, une évolution non anticipée aboutirait probablement à une crise financière qui se muerait rapidement en une crise économique plongeant

les pays dans de profonds déséquilibres macroéconomiques. En revanche, bien préparée, elle permettrait probablement d’éviter l’étonnement de la Reine d’Angleterre Elisabeth II qui, lors d’une prise de parole à la London School of Economics, à la suite de la crise financière internationale des subprimes de 2008, posait ironiquement la question suivante : « pourquoi n’avez-vous pas vu venir cette crise ? ».

Ainsi, régulièrement, en marge des Conférences semestrielles des Ministres de Finances et des chefs des institutions sous régionales, où lors des visites officielles africaines, la France par l’intermédiaire de ses plus hautes autorités se déclare ouverte à une évolution de cette coopération monétaire. Elle pose, toutefois, en toute intelligence, se référant aux textes régissant le fonctionnement de la ZF, comme fil conducteur de cette évolution que celle-ci soit unanime et surtout qu’elle résulte d’une initiative africaine. Cette position de la France est également reprise par certains chefs d’Etat de la ZF comme en témoigne les propos du président béninois, lors de l’entretien qu’il a accordé aux journalistes français de RFI et France24, ou bien ceux du président tchadien.

L’emballement du débat et la volonté d’en finir avec ce que certains observateurs considèrent comme une « relique barbare » de la colonisation, et que d’autres présentent comme un exemple de réussite

de la coopération Nord-Sud, peut précipiter une réforme sans que les précautions nécessaires soient prises et surtout justifiées par des études approfondies pour aider le politique à prendre des décisions proches de la préférence collective. En outre, de telles études permettraient de limiter autant que cela sera possible, les risques potentiels résultant de la mise en œuvre de la réforme. Que l’on se souvienne de l’improvisation perçue dans les différentes mesures d’accompagnement prises pour atténuer les effets insuffisamment évalués des conséquences de la dévaluation de 1994 sur les populations les plus vulnérables. D’ailleurs,

cette décision très controversée avait, en raison des atermoiements des décideurs, été largement anticipée par les agents économiques, qui ont profité de la libre transférabilité que confèrent les mécanismes de fonctionnement de la ZF pour mettre leurs capitaux à l’abri, limitant davantage les effets positifs théoriques faibles et très incertains de la dévaluation, du fait de la structure productive des économies, pas assez diversifiée.

Aujourd’hui, quel que soit le scénario envisagé à savoir une rupture totale ou la continuité dans une réforme concertée, la problématique générale reste la même : définir une fonction d’utilité sociale permettant

de maximiser ou de sauvegarder les acquis de cette expérience de coopération monétaire, tout en apportant des aménagements nécessaires pour éliminer ou réduire au moins ses rigidités. De ce qui précède, l’objectif, sans prétention bien sûr, de cette contribution est de suggérer quelques conditions susceptibles de garantir une réforme maitrisée. Trois points seront évoqués : premièrement, les pièges à éviter ; deuxièmement, les préalables nécessaires à remplir ; troisièmement, les points non exhaustifs sur lesquels pourrait porter la réforme.

Eviter au moins deux pièges Le « piège de la caricature » qui consiste à dénaturer la réalité en posant mal les problèmes volontairement ou par ignorance. Par exemple, il convient d’éviter d’isoler la réforme de la ZF de la sphère réelle de l’économie en empruntant une analyse dichotomique bien connue des économistes, tout en raisonnant toutes choses égales par ailleurs. A cet effet, il me semble que cette réforme doit rentrer dans une problématique globale de développement des pays membres, où la monnaie y joue un rôle important dans la création de richesse et la répartition des revenus entre les agents économiques. Deux exemples de la déformation de la réalité peuvent être relevés.

La première déformation est l’incompréhension qui alimente le compte d’opérations ouvert dans les livres du Trésor français où sont logées 50% des réserves de change des Etats membres. L’idée généralement véhiculée est qu’une dénonciation des accords de coopération monétaire permettrait de recouvrer ses réserves et de les affecter au financement du développement économique. Ceci n’est pas tout à fait exact. En effet, les réserves de change, officiellement déclarées par les agents économiques à la Banque Centrale constituent une des contreparties de la création monétaire dont l’équivalent se trouve normalement dans la masse monétaire. Si la question de la centralisation des devises ne saurait être remise en cause, c’est le rôle supposé joué par la France à travers son Trésor public en tant que prêteur en dernier ressort qui peut être légitimement questionné.

La seconde déformation, est que le rattachement à l’Euro rend le franc CFA surévalué, ce qui obère la compétitivité à l’exportation en constituant une taxe pour les exportations et une subvention pour les importations perpétuant la structure productive héritée de la période coloniale, limitant de facto les opportunités de transformation structurelle et d’industrialisation. Trois explications limitent toutefois la portée d’une telle critique.

Premièrement, le commerce de la plupart des pays africains souffre plutôt d’une compétitivité hors prix (liée à l’existence des barrières non tarifaires, par exemple celles imposées à l’entrée des marchés des pays industrialisés vers lesquels ils exportent). Deuxièmement, l’observation de la structure du commerce et son positionnement sur les chaînes de valeurs régionales et internationales, montrent que les pays africains sont price-takers (preneurs de prix) sur les marchés des matières premières. Ainsi, les fluctuations du taux de change semblent davantage jouer, non pas sur leur compétitivité, mais la profitabilité des entreprises exportatrices.

Troisièmement, ces pays souffrent structurellement d’un grave déséquilibre des balances courantes, compte tenu la nature incompressible des importations et de leur volume y compris dans le secteur agricole pour l’importation de denrées alimentaires et des intrants industriels. « piège historique » qui consiste à justifier la pertinence d’une réforme uniquement en opposant les arguments fondés

sur l’idée de la « décolonisation monétaire » ou de sortir de «la servitude monétaire volontaire » comme défendent certains économistes et activistes adeptes de rupture brutale. En supposant cet argument fondé, car on ne peut pas occulter la réalité historique du contexte ayant donné naissance à la ZF, doit-on toutefois engager la vie de près de 172 millions d’individus, sous le seul prétexte de vouloir réparer l’histoire ? Ou inversement, doit-on maintenir un statu quo, au seul motif que les bénéficiaires du système actuel ne veulent prendre aucun risque de tout perdre ? De nombreuses études, réalisées par exemple par Acemoglu

et Robinson montrent qu’une réforme équilibrée peut être envisagée en s’inspirant à la fois des échecs et des succès inspirés des expériences des pays ayant choisi la voie d’une autonomie, ou d’une coopération monétaire.

Rechercher un consensus Le consensus est nécessaire sur au moins trois points : la volonté politique unanime des chefs d’Etat des pays membres de la ZF ; l’élaboration d’un calendrier et l’évaluation des coûts de la réforme, l’identification des points sur lesquels pourrait porter la réforme. La volonté politique est indispensable pour garantir la réussite de la réforme. C’est pourtant, de mon point de vue, la condition la plus difficile à remplir qui donne l’impression que l’ouverture de la France à la réforme est piégée. Les positions officielles des chefs d’Etats de la ZF ne sont pas clairement connues.

Pour certains, elles sont frappées d’incohérence temporelle. Cette situation s’explique à priori par les différentes conjonctures sociopolitiques de chaque pays, dont la gestion devient à l’évidence prioritaire, ainsi que par l’incertitude quant aux effets attendus, mais aussi celle liée aux conséquences, dans le cas où elle ne conduirait pas à une situation socialement supérieure à celle d’aujourd’hui.

Il faut se souvenir que le franc CFA existe depuis plus de 70 ans et, de ce fait, est bien ancré à travers les trois fonctions de la monnaie (moyen de paiement, unité de compte et réserve de valeur) dans les habitudes des agents économiques. Ainsi, toute tentative d’évolution devrait être prudente en intégrant la dimension temporelle.

Le calendrier et le coût de la réforme doivent être bien connus. Les incertitudes de la réforme peuvent être atténuées par l’étalement de celle-ci dans le temps avec l’identification des différentes étapes et la précision des indicateurs permettant d’en évaluer le niveau de mise en œuvre et de progrès enregistré. Une telle approche permettrait en cas de besoin, d’anticiper sur les éventuels problèmes et d’y remédier de manière efficace. Toute réforme a un coût, qu’il convient d’évaluer préalablement afin de mobiliser les moyens humains, financiers nécessaires à son succès.

Les points de la réforme, les gains et les coûts d’une union monétaire d’une manière générale, et plus spécifiquement de la ZF ne sont pas toujours équitablement répartis entre les pays membres. Ils sont mêmes variables dans le temps en fonction de la conjoncture communautaire et internationale. Cette situation peut induire des divergences sur les points de la réforme et les niveaux des contraintes à adopter.

Cette situation a constitué un point d’achoppement lorsqu’il a fallu déterminer le taux de la dévaluation de 1994, étant donné que les différences observées dans les variations du taux de change des pays membres, ne justifiaient pas l’application du même taux. Dans ce cas, les mécanismes de compensation doivent être identifiés et mobilisés.

Réformer quoi ?

Il existe dans la littérature de nombreuses suggestions plus ou moins réalistes de réforme de la ZF, dont il serait difficile d’en faire une économie exhaustive. Je me limiterai, à titre d’illustration et successivement à la question controversée du régime de change, de la modernisation des modalités de financement, avant de conclure sur l’importance de la qualité de la gouvernance. Quel régime de change optimal ? Dans la recherche d’un taux de change optimal, il convient de garder à l’esprit qu’il est une quête permanente, parce qu’influencé par plusieurs facteurs dynamiques. A effet, le choix d’un régime de change par un pays en développement devient alors une décision difficile en raison de son influence sur la structure de prix et ses impacts  multiples, financiers, économiques et sociaux.

La réflexion doit donc permettre de définir un régime de change qui concilie stabilité et flexibilité. Car, bien géré, le régime de change peut contribuer à la stabilisation par une maîtrise de l’inflation et une réduction de la variabilité qui accompagne généralement le flottement de la monnaie. Ce rôle d’ancrage que joue le taux de change paraît particulièrement utile dans les pays en développement ou la difficulté d’équilibrer les finances publiques incite à la création monétaire à travers les avances aux Etats.

Comme l’inflation est défavorable à la croissance, elle l’est aussi pour les pauvres dans la mesure où la croissance inclusive est le premier facteur de réduction de la pauvreté. De plus, l’inflation les affecte davantage en raison de la nature souvent fixe de leurs revenus et de leurs patrimoines exclusivement monétaires. Prenant appui sur les avantages que procure de la stabilité, et la nouvelle géographie des échanges, une dose de flexibilité devrait être envisagée en définissant la devise ou le panier de rattachement, ainsi que les marges acceptables des fluctuations éventuelles, en cohérence avec la recherche de la crédibilité de la politique monétaire et la pérennité de la confiance en la monnaie.

Améliorer les modalités de financement de l’économie Deux aspects peuvent être abordés : la politique monétaire d’une part et le développement des marchés financiers, d’autre part. S’agissant de la politique monétaire, elle doit encore évoluer pour rompre avec le tournant quantitativiste et monétariste pris dans les années 1970, et qui

a été renforcé dans les années 1990, avec les plans d’ajustement structurel (PAS), et qui ont conduit à poser comme norme une austérité permanente et une quasi-obsession à la recherche d’un équilibre purement récessif, donnant l’impression que la rigueur de gestion monétaire était incompatible avec l’indispensable soutien à l’économie. Sans ce soutien dans le cadre des politiques monétaires non conventionnelle et les restructurations de la dette, l’économie grecque aurait fait faillite, entraînant les autres économies européennes dans une récession sans précédent.

Les travaux réalisés à la BEAC depuis quelques années dans le cadre du programme de réforme de la politique monétaire devraient aboutir à des propositions permettant de faire de la politique monétaire comme le

notait l’ancien président de la FED, Allen Greenspan un «art» et une «science». Tenant compte de la conjoncture, elle devrait permettre une utilisation optimale des instruments conventionnels et non conventionnels, en cohérence avec la politique budgétaire et les autres composantes des politiques économiques de développement.

S’agissant du développement des marchés financiers, dans une réflexion conduite par la Fondation pour l’Enseignement, la Recherche et le Développement en Afrique Centrale (FERDAC) pour le compte de la CEMAC dans le cadre de la relecture du Programme Economique Régional (PER), nous montrons qu’une des grandes limites de la ZF est de n’avoir pas facilité le développement des marchés financiers. Le financement de la formation du capital, et de l’économie en général, est

resté exclusivement basé sur le crédit bancaire dans un contexte de rationnement auquel sont régulièrement soumis les agents économiques. Pourtant, une des caractéristiques des économies émergentes bien reconnue aujourd’hui est la profondeur et le dynamisme de leur marché des capitaux qui facilitent la mobilisation de  l’épargne longue indispensable pour le financement des infrastructures lourdes.

Les pays de la ZF devraient s’en inspirer pour promouvoir le développement d’une intermédiation financière inclusive, diversifiée dans l’offre de ses services, dynamique, capable d’apporter une solution optimale au financement de long terme. La fusion des bourses actée par les chefs d’Etat participe de la réalisation de cet objectif. Mais, il convient de relever que l’interdépendance des marchés financiers et l’objectif de stabilité financière assigné à la Banque Centrale, réduisent de plus en plus la souveraineté des Etats et invitent à plus de rigueur dans la gouvernance.

La qualité des institutions au cœur du succès de la réforme Les doutes qui subsistent toujours quant à la capacité des pays de la ZF à gérer de manière autonome leur monnaie sans se passer de la présence tutélaire de la France, sont souvent justifiés par les risques de dérapage qui résulteraient d’une émission excessive de monnaie en se référant à l’exemple de «dollarisation» du Zimbabwe et du Zaïre. Ces doutes sont encore confortés par les difficultés qu’éprouvent ces pays à définir et à conduire des politiques économiques lorsque la conjoncture est défavorable, sans y être accompagné ou adoubé par l’expertise des bailleurs de fonds internationaux qui ont régulièrement contestée du fait des fondements théoriques.

Ces doutes sont d’ailleurs confortés par les mauvais classements des pays de la ZF dans les différents référentiels internationaux. Pourtant, les bonnes institutions sont généralement mises en avant pour expliquer le différentiel de croissance observé entre les pays émergents et ceux de la ZF. Il apparaît finalement qu’un des grands chantiers qui conditionnent la réussite de la réforme de la ZF, repose sur la capacité des Etats à se doter des institutions de développement, non celles axées sur la gestion de la rente, ainsi que des hommes et femmes compétents pour les animer. Cette réforme, et tout le monde conviendrait avec moi, ne nécessite pas forcément que la France y soit favorable.

*** Professeur de sciences économiques, Université de Dschang, Cameroun

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