Zone Cemac : « Le secteur non pétrolier n’arrive toujours pas à prendre le relais du secteur pétrolier »

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Pr. Gabriel Zomo Yebe, Doyen honoraire, consultant international, coordinateur de la Fondation pour l’enseignement, la recherche et le développement en Afrique centrale (FERDAC).

Source : Business Today

Professeur, à la veille du sommet des chefs d’Etat du 21 au 22 novembre prochain, comment appréciez-vous la situation économique de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale ?

La situation globale de la CEMAC reste mitigée, bien qu’on constate une légère amélioration par rapport aux années 2016 et 2017. Le taux de croissance réel de 2018 a été de 1,7% contre 0,6 % en 2017 et -1,5% en 2016 selon les données du Rapport définitif de Surveillance Multilatérale

  1. Le FMI est plus optimiste puisqu’il estime à 2,5% le taux de croissance de la CEMAC en 2019. Toutefois, cette croissance modérée reste en grande partie due à l’accroissement de 5,2% de la production du secteur pétrolier principalement au Congo et au Tchad. Malgré les mesures des Programmes de redressement économique (PRE), le secteur non pétrolier comme par le passé, n’arrive toujours pas à prendre véritablement le relai du secteur pétrolier. Il s’agit d’une équation difficile à résoudre pour la plupart des pays pétroliers de la CEMAC. Dans la plupart des études que la FERDAC, que j’ai l’honneur de coordonner, a réalisées dans le cadre de la relecture du Programme Economique Régional, nous avons constaté, certes à des degrés divers selon les pays, qu’en cas d’accroissement de la production pétrolière, le phénomène du syndrome hollandais joue en défaveur du secteur non pétrolier. En cas de baisse de la production pétrolière, une partie du secteur non pétrolier qui est corrélée au secteur pétrolier s’effondre en même temps. C’est pourquoi, l’on constate également que peu de progrès ont été accomplis en matière de diversification économique. Dans l’ensemble la CEMAC reste moins attractive par rapport à l’Afrique australe par exemple ; c’est en tout cas ce que prouve le classement de pays à « Doing Business ».

Outre le taux de croissance, comment se portent les autres indicateurs de performance ?

Cette embellie du secteur pétrolier au Congo et au Tchad et une augmentation modérée des importations ont contribué à une baisse des déficits du compte courant. Ce déficit en pourcentage du PIB, qui avait  atteint des niveaux alarmants de 13,1% en 2015 et 12,8% en 2016 est revenu à un niveau soutenable en 2018 se situant à 1,8%. Les avoirs extérieurs nets dont la chute en 2015 laissait craindre une éventuelle dévaluation, restent relativement stables depuis 2016. Ils s’élevaient à 3100 milliards de CFA en 2018, mais ils ne sont pas à un niveau suffisant pour éviter des délais longs pour les exportateurs. Le solde budgétaire global hors pétrole, qui est l’un des principaux indicateurs de la situation des finances publiques reste déficitaire, bien que son niveau se soit légèrement amélioré. Il est en effet passé de -16,2% du PIB hors pétrole en 2016 à -12,8% en 2017 et à -10,2% en 2018, selon les données du FMI. En comparant ce solde budgétaire hors pétrole et le solde budgétaire global, on constate bien l’effet positif de l’embellie pétrolière, mais aussi la fragilité d’une trop grande dépendance au pétrole. Le solde budgétaire global est en effet passé à la même période

de -8% du PIB en 2016 à -1,2% en 2018. L’amélioration de la situation financière de la CEMAC est donc plus le fait de l’embellie pétrolière au Congo et au Tchad que de l’application des mesures du PRE. L’analyse par pays conforte cette idée. Le solde budgétaire global du Congo est passé de -21% du PIB en 2016 à 6,6% en 2018. Son solde budgétaire hors pétrole par contre était estimé à -37,2% en 2018 par le FMI. Pourtant, à cette époque, le Congo n’avait pas encore mis en œuvre un programme de relance économique. Au Gabon, pays ayant mis en œuvre le PRE, le solde budgétaire global lui est passé de -5% en 2016 à -1,3% en 2018 (estimation du FMI). Quant à son solde budgétaire hors pétrole, il est passé de -14% en 2016 à -11% en 2018. En 2016, si aucun des pays de la CEMAC n’a respecté ce critère de convergence, ils ne sont plus que trois en 2018.

Quid du secteur financier…

Les données du FMI montrent qu’il y a eu ces dernières années, une détérioration de la qualité des portefeuilles des banques, en raison d’une part, des arriérés de la dette intérieure accumulés par les États, et des arriérés des entreprises vis-à-vis des banques, d’autre part. Le ratio des prêts improductifs sur le total des prêts, l’un des indicateurs de la qualité de portefeuille a atteint 16,8 % en 2018 contre 9,5% en 2015. Cette détérioration de la qualité des portefeuilles des banques est inquiétante, car elle diminue leur solidité et par ricochet, menace la stabilité financière de la CEMAC. D’autres ratios prudentiels, notamment celui des fonds propres réglementaires/actifs pondérés par le risque, ne sont plus respectés. Ce dernier ratio est de plus de 17% en 2018, alors qu’il est plafonné à 8% par Bâle 1.

Faut-il s’inquiéter de la dette des pays ?

S’agissant justement de la dette, aucun pays de la CEMAC ne respecte le critère de convergence qu’est la non accumulation d’arriérés publics, depuis 2016. L’encours de la dette en pourcentage du PIB a fait craindre un surendettement au Congo car il dépassait déjà 117% en 2017. En 2018, cette crainte s’estompe progressivement ce ratio ayant été ramené à moins de 88% selon les données du FMI et ce, du fait d’une restructuration de la dette, en particulier la dette chinoise. Dans les autres pays qui respectent pour le moment ce critère de convergence, le

ratio de la dette publique reste globalement stable en RCA, diminue légèrement au Gabon et au Tchad, et augmente au Cameroun. Ce pays a toutefois avec la Guinée Equatoriale, le niveau d’endettement le moins élevé, mais le rythme de croissance de celui-ci ne peut ne pas interroger. Pour ce critère, on peut effectivement affirmer que cette amélioration légère de la dette des pays de la CEMAC, en dehors du Congo, reste attribuable au programme de relance économique mis en œuvre.

L’inflation reste tout de même en dessous du seuil communautaire…

En effet, bien que certains prix aient augmenté en raison de la suppression des subventions et de l’administration des prix, l’inflation reste somme toute à un niveau acceptable dans l’ensemble (3% en 2018). C’est au niveau des indicateurs de développement que la situation reste préoccupante. Bien que l’impact des mesures restrictives

sur le niveau de pauvreté n’ait pas encore été évalué, tout porte à croire que les ménages, surtout à revenu modeste, les retraités et les jeunes à la recherche d’un premier emploi ont été les plus touchés par ce PRE. Les économistes qualifient ainsi la croissance observée de croissance

appauvrissante, parce que les agents économiques n’en ressentent pas les effets positifs sur leurs conditions […]

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